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lettre ouverte du Dr Bernard Kron, chirurgien, à la ministre de la santé

 

Lettre ouverte du docteur Bernard KRON, chirurgien, à la ministre de la santé

Mme Touraine, nos médecins restent dévoués et sont encore les meilleurs du monde

LE CERCLE. Après les internes en médecine, les chirurgiens, les anesthésistes et les obstétriciens sont en colère. L'accord a été obtenu à la force du poignet avec des représentants syndicaux fatigués. Vous le trahirez avec les amendements qui vont pleuvoir ! Vous n'avez pas les marges financières pour revaloriser les actes qui ont pris trop de retards depuis 30 ans. Les lendemains vont déchanter.

Écrit par Bernard KRON

   Chirurgien viscéral libéral, membre de l'Académie Nationale de Chirurgie. Concours IHP 1965,Ancien Chef de travaux d'Anatomie Necker-Enfants malades 1968. Ancien Chef de Clinique de l' AP-HP,

Membre de l'AAAP. Ancien Membre du Collège International de Chirurgiens. Auteur d'un précis d'Anatomie en 12 volumes.Inventeur des prothèses Biliaires de Kron (Prix Mondor)-et herniaires. Président de la FMC privée Yvelines 1975/2000. Auteur de 200 Publications. Co-fondateur de Santé et Modernité. Membre du CA des anciens internes des H.Paris. Membre du comité de rédaction de AIHP. Membre du C.Scientifique de la revue Coelio-Chirurgie.

L’accord soi-disant "historique" qui encadre les dépassements et revaloriserait certains tarifs opposables ne règle rien ! Vous mentez en promettant de revaloriser le secteur I, car vous n’avez pas les finances pour le faire, autrement qu’à la marge. Vous allez détruire la médecine de France.

Le battage médiatique et la campagne de diabolisation des médecins actuellement orchestrés sont odieux. Elle assassine la médecine libérale. Elle va submerger l’hôpital et décourager les vocations. Les déserts médicaux vont s’étendre. Il n’y a pas assez de chirurgiens et d’anesthésistes, pas assez de médecins généralistes, ni de maternité de proximité, car votre administration est pléthorique et il y a trop d’hôpitaux.

Les tracasseries administratives, la lourdeur des charges font que plus de 900 médecins en "burn out" dévissent chaque année leur plaque. 1 500 obstétriciens ont arrêté de pratiquer les accouchements. 165 maternités de proximité ont fermé (sur 700). C’est un surcout chaque année de plus d’un Md (Cour des comptes).

Il en est de même pour les urgences (15 millions de passages pour un surcout de 1,5Mds). Certains hôpitaux ne fonctionnent plus qu’avec des mercenaires-vacataires, mieux payés que les contractuels (4 à 5 000 €).

L’émission (sponsorisée par la MGEN) diffusée sur la chaine LCP est un tissu de manipulations et de mensonges. Leur établissement pilote est le plus cher de France, mais la MGEN refuse de financer le moindre complément d’honoraires ! (1)

Vous mentez sur l'absence de transparence des honoraires. Les malades connaissent leurs médecins libéraux et leurs tarifs, ils sont affichés et cet affichage des honoraires est obligatoire. Les cliniques l’imposent et la CPAM vient contrôler chaque année le bon affichage tarifaire dans nos cabinets.

"Les Français" payent leurs cotisations sociales et leurs mutuelles qui se gavent avec 35 milliards de recettes annuelles. Elles pourraient facilement couvrir la totalité des compléments d’honoraires médicaux. Ces DP ne représentent que 2,4 Mds, alors que les transports médicalisés coutent plus de 3 Mds chaque année. Le trésor des mutuelles est de 17 Mds (Cour des comptes).

Le total des DP pour toute la médecine équivaut aux dépenses pour les soins de beauté de nos épouses ou à celui pour nos animaux ! Ils ne comptent que pour un milliard d’euros pour la chirurgie au regard des 171,2 milliards de l’objectif national de dépense de l’assurance-maladie (ONDAM) et des 443 Mds de l’ensemble du système, toutes prestations confondues.

La pratique du DP ne peut que s’étendre, malgré ce mauvais accord, car les honoraires sont bloqués depuis plus de 20 ans. En dehors du vedettariat de certaines spécialités en particulier à l’Hôpital, ces dépassements sont modestes.

La plupart des interventions sont comprises dans une fourchette de 200 à 450 € ! La moyenne des dépassements est de 100 à 200 € pour une cataracte, de 225 à 450 € pour une prothèse de hanche et de 75 à 200 € pour un accouchement ! Elles seraient facilement finançables par les complémentaires, si l’on sortait du dogme de la "médecine à prix unique". Ils compensent à peine l’augmentation des frais professionnels qui atteignent 50 % des recettes.

Vous mentez quand vous dites que les Français n'ont pas d’accès aux soins au tarif opposable. Il est possible presque partout. À Paris, les centres hospitaliers sont nombreux et très bien dotés, dans toutes les disciplines. L’attente n’est le fait que d’une mauvaise gouvernance, conséquence d’une administration pléthorique. En province tous patients en difficulté peut être pris sans supplément s’il n’a pas de complémentaire. Il suffit de prévenir le médecin qui se montre toujours compréhensif.

Vous avez abusé les syndicats en pesant sur les négociations, car les amendements socialistes vont pleuvoir. Le CNOM a trahi les jeunes médecins en proposant des mesures coercitives (service civique de 5 ans, interdiction d’installation en zone surdotée). Vos députés vont lui emboiter le pas avec leurs amendements.

Déjà un amendement au nom de la "transparence" et de la "moralisation", propose d’interdire le paiement en direct à l’hôpital. Il propose de plus de majorer la redevance versée à l’hôpital par le praticien lorsque ses honoraires dépassent le seuil qui sera fixé par décret. Les ARS pourraient cas d’abus interdire alors au praticien son secteur libéral… mais il aura démissionné avant !

D’autres amendements vont suivre : "interdiction de s’installer en convention dans les zones surdotées, service civile de 2 à 5 ans en zone sous dotée, obligation de s’installer dans la région de leur faculté".

Vous mentez encore aux Français en disant que les "dépassements d'honoraires" ne sont qu’un vol du patient :

Ce sont juste des honoraires normaux avec le niveau de responsabilité et la durée de la formation. Combien avec leurs avantages et leurs cumuls gagnent vos énarques et vos élus ? Plus de 15 000 € mensuels ! Nous ne les gagnons pas et sommes pénalement responsables, même sans faute. On paye entre 8 000 et 30 000 euros d'assurance en responsabilité.

 

Les spécialistes libéraux ont des salariés, ils sont donc créateurs d’emplois. Les chirurgiens libéraux pratiquent 75 % des actes chirurgicaux. Ils prennent plus de la moitié des patients au tarif opposable ou avec des DP modestes.

Vous mentez sur la chirurgie qui pourtant malgré toutes les tracasseries, est encore (mais pour combien de temps) une des meilleures du monde : ce sont les chirurgiens français libéraux qui on fait la "French Révolution" de la cœlio chirurgie. La baisse des vocations est préoccupante. Elle est constante depuis 30 ans, avec la dévalorisation de l’image et des revenus. Elle a baissé de 20 % en 5 ans. Le nombre en formation est un des plus bas d’Europe.

Au nombre de 22 000, dont 10 000 dans le privé, le chirurgien généraliste est en voie de disparition. Nous ne sommes plus que 5 890 en chirurgie générale (3 300 en viscérale, 2 543 en orthopédie). Un chirurgien viscéral, bac plus quinze, concours d'entrée, concours de sortie, opère une appendicite et risque ainsi la vie d’un enfant pour cent soixante-dix euros en tarif opposable. Un ophtalmologiste au tarif Sécu opère une cataracte, pour même pas le prix qu’un bon coiffeur parisien ou de vos restaurants.

Un plombier ne se dérange pas pour moins de 200 € à Paris. Une heure d'avocat coute plus de 250 euros. Combien payez-vous vos chaussures, madame la ministre ?

Nous avons fait des centaines de gardes la nuit entière, souvent sans dormir à l AP-HP. On opérait souvent 24/24 à moins du SMIC horaire, sans même que ce travail de nuit, sans récupération, sans primes, sans comptabilisation pour la retraite, car nous avions la passion.

Nous voyions tous au moins 30 % de patients en tarif opposable et certains gratuitement. Le métier de chirurgien est un métier difficile, que l'on fait par amour et non par cupidité.

Le gaspillage dans la gestion des comptes de la Sécu, les fraudes, les redondances administratives ne sont pas de notre fait, mais de la collusion de certains politiques avec le système.

La longueur des études, plus de 14 ans, les gardes, le risque judiciaire, l’augmentation des charges professionnelles pour des revenus "étriqués" découragent nos jeunes chirurgiens.

Nombre d’entre eux ne veulent pas travailler 10 à 12 heures par jour pendant 15 ans pour un métier dévalorisé et que vous livrez à la vindicte. Cette situation décourage les plus motivés qui décrochent.

Le "burn-out", la pression judiciaire, la surcharge professionnelle, les addictions ou pire le risque de suicide (il est multiplié par 2,37 chez les médecins) expliquent ce découragement.

L’augmentation du nombre de postes ces dernières années (557 postes offerts chaque année) ne compensera pas cette évolution, car 70 % des étudiants en médecine sont des femmes.

Leur effectif est de 23 % en chirurgie, ce qui appel au salariat et "au temps partiel" (Temps partiel très relatif de 45 heures en moyenne, au lieu de 80 heures pour les précédentes générations).

Nos enfants compte tenu d’un numérus clausus sévère partent faire leurs études de médecine en Belgique ou en Roumanie. Certains vont ensuite s’installer à Londres ou au Québec si leur classement ne leur permet pas un bon choix à l’ECN.

Pour des raisons fallacieuses de maîtrise de coûts, la rémunération des interventions a pris un retard de 80 % en 30 ans par rapport à l’inflation. Les revenus sont ainsi décalés par rapport aux responsabilités, aux risques judiciaires, aux sujétions liés à la disponibilité pour les urgences.

Celle des chirurgiens français est l’une des plus basses d’Europe. En chirurgie orthopédique, le secteur 1 rapporte en moyenne un peu moins de 76 000 euros par an, et le secteur 2 un peu plus de 131 000 euros. En viscéral c’est 25 % de moins en moyenne. En ophtalmologie, les praticiens touchent 81 554 euros en secteur 1 et 119 849 euros en secteur 2.

Vous allez détruire également la médecine générale.

927 médecins, dont 62 % de généralistes, ont renoncé à l’exercice libéral en 2011, avant d’avoir atteint l’âge de la retraite. C’est le bilan établi par le Conseil national de l’Ordre des médecins et rendu public ce 18 octobre dans la dernière édition de son Atlas de la démographie médicale. En 2010, ils avaient été 903 à "déplaquer".

Ces chiffres traduisent le malaise de la profession, confrontée aux difficultés quotidiennes de l’exercice libéral et aspirant à un autre mode de vie. Les tâches administratives chronophages, les charges financières trop lourdes, le temps de travail journalier important et difficilement compatible avec une vie familiale sont autant de motifs qui ont incité ces médecins à prendre cette décision.

Les internes sont au nombre de 18 000 et seront bientôt 26 000. Beaucoup vont choisir une spécialité exclusive, une carrière hospitalière et le salariat. Qui acceptera d’aller soigner dans vos déserts pour une consultation à 23 € ?

Les anesthésistes n’en peuvent plus. Le quart des postes de PH à temps plein en anesthésie-réanimation sont vacants, et pour les PH à temps partiel, le taux s’élève à 55 %. Des déserts apparaissent dans certaines régions, que les hôpitaux combattent à l’aide de remplaçants et de médecins étrangers. Avec plus de 1 000 départs à la retraite attendus d’ici à 2020, aucun miracle ne se profile. Certains blocs ne tournent plus qu’avec des remplaçants sur payés, car sinon "on ferme" !

Vous mentez en disant qu’il faut développer l’hôpital. Il faudrait au contraire fermer plus de 50 000 lits. L’hôpital reste trop couteux, avec 24 Mds de déficits cumulés, ce qui interdit la revalorisation des carrières des internes. Il représente près 45 % des dépenses de santé alors qu’il ne réalise que 25 % des actes thérapeutiques (rapport de l’IGAS). L’hôpital compte 100 000 médecins, certains travaillent beaucoup, mais d’autres ont des rentes de situation.

Le plan Hôpital 2007/2012 a laissé se développer des projets pharaoniques au détriment de l’ambulatoire. Même Claude Evin s’en est ému, mais un peu tard, car le mal est fait. Il va falloir reconvertir ou ferme 40 % des surfaces. Cela n’a pas empêché la construction du monstrueux hôpital sud-francilien de Corbeil-Essonnes-Evry. Plus de 1 000 lits, mais les 2/3 sont inoccupés faute de personnel soignant. Il a nécessité plus de 400 000 m3 de terrassements.

Le recrutement de 30 000 médecins étrangers a permis d’éviter la fermeture de nombreux hôpitaux, mais leur qualité est irrégulière, car nombre d’entre eux ne sont pas issus de notre cursus. Ils occupent des postes hospitaliers qui font maintenant défaut aux bataillons d’internes qui sont l’élite de demain. Ils vont se mettre en grève ou s’expatrier.

Vous mentez en disant que les cliniques sont trop avantagées : 99 % de la dotation MIGEAC est allée à l’Hôpital : vous voulez stopper la convergence de la tarification (T2A) alors que le coût des actes chirurgicaux pratiqués en clinique privée est inférieur. Ainsi une appendicectomie ou un accouchement pratiqué à l’hôpital coûtent un moyen 1 500 euros de plus qu’en clinique privée. La prise en charge des accouchements par l’hôpital coûte chaque année 500 millions d’euros de plus qu’auparavant (Cour des comptes).

Les maisons de santé nécessiteront des investissements importants : leur coût de fonctionnement est supérieur à celui des cabinets de médecine générale traditionnels. Elles nécessiteront pour les développer une participation financière des régions concernées et de trouver des médecins, or seulement 9 % veulent s’installer en médecine générale.

Telle est la triste vérité : au blocage des honoraires s’ajoutent les frustrations de l’absence de reconnaissance de notre difficile métier que vous traitez avec la complicité de certains médias, avec le plus grand mépris. Mais vos prédécesseurs malheureusement n’avaient pas fait mieux !

 

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